"Sur quoi se joue le vote ?" - Interview de Brice Teinturier

Alors que les élections européennes approchent, Brice Teinturier, Directeur Général délégué d'Ipsos France, analyse les enjeux du scrutin pour le magazine Famille Chrétienne.

Propos recueillis par Samuel Pruvot pour Famille Chrétienne

Pourquoi le clivage Bardella-Loiseau s’est-il imposé durant la campagne ?

Les deux candidats ont intérêt à ce que le débat se structure sur cet affrontement. Cela leur permet de maintenir toutes les autres forces politiques à un niveau relativement faible, de dramatiser le combat et l’enjeu principal du scrutin. Dans une campagne pour les Européennes où les Français considèrent que le débouché final est plus diffus que dans une Présidentielle ou une élection pour un exécutif local, vous êtes obligés de simplifier les enjeux, quitte à les structurer de manière parfois binaires.

Par ailleurs, et c’est un fait objectif, on trouve bien de réelles et fortes oppositions sur la conception respective de l’Europe de ces deux formations. D’un côté vous avez la renationalisation des décisions qu’appelle Marine Le Pen de ses vœux. De l’autre, le soutien et l’attachement à l’Europe, sa Renaissance, que cherche à incarner Emmanuel Macron et La République en Marche. Les autres forces politiques, comme Les Républicains et le Parti socialiste, restent dans une forme de soutien critique à l’Europe, avec des positions par conséquent moins nettes ou saillantes.

Une telle opposition de fond est-elle une première pour des élections européennes ?

Il y avait beaucoup plus de consensus entre les forces en présence lors des dernières élections européennes. Certes, il y a toujours eu des divergences entre le Parti socialiste et l’UMP ou bien le RPR sur ce qu’il fallait faire de l’Europe. Mais il restait malgré tout un socle commun. On se trouve actuellement dans un moment historique avec un phénomène central et mondial : la montée de partis politiques qui prétendent incarner le vrai peuple contre "ceux d’en haut » et "ceux d’ailleurs », jouent la carte du retour au protectionnisme et chez nous, le rejet de l’Europe.

Sans dire qu’elle épuise le champ politique, l’opposition que nous constatons aujourd’hui en France correspond à ce qui est en train de se faire dans le monde depuis une dizaine d’années.

Quels sont les thèmes qui, au final, détermineront les électeurs dimanche prochain ?

La question centrale est la suivante : sur quoi se joue le vote ? Il ne se joue pas sur des thèmes de préoccupation. Par exemple, l’opinion publique est préoccupée par le climat. Mais pour que cela devienne un des enjeux de l’élection, encore faut-il que les forces politiques en présence défendent une position à ce propos, qu’elles proposent des solutions différentes et crédibles. Dans ce cas, l’électeur comprend qu’il peut trancher entre diverses options et qu’il devient un des moteurs du scrutin. La grande difficulté actuelle est de voir des thèmes de préoccupation émerger sans que les acteurs politiques n’arrivent vraiment à les imposer comme des enjeux essentiels et sur lesquels ils ont des positions radicalement divergentes. Si bien qu’un des enjeux les plus saillants semble être l’opposition entre La République en Marche et le Rassemblement national.

En 2014, il y avait eu une controverse majeure autour de la crise grecque, le rôle de la Banque centrale européenne et de l’Allemagne dans la régulation de la crise économique en Europe. Aujourd’hui, il y a des thèmes de préoccupations, comme l’immigration ou bien l’environnement, mais aucune formation n’est encore réellement parvenue à les imposer comme une controverse majeure capable de mobiliser l’électeur. C’est toute la question de la dernière semaine de campagne et de ses effets.

La grande difficulté actuelle est de voir des thèmes de préoccupation émerger sans que les acteurs politiques n’arrivent vraiment à les imposer comme des enjeux essentiels et sur lesquels ils ont des positions radicalement divergentes.

Brice Teinturier, Directeur général délégué d'Ipsos en France
 

Serait-ce un échec pour le Rassemblement National que d’arriver derrière La République en Marche ?

Oui. Mais un échec à relativiser. Car arriver en deuxième position à 20% ou 22% après une qualification au second tour de la présidentielle en 2017 confirmerait que les choses se jouent maintenant entre La République en Marche et le Rassemblement national. Cela signifierait également que les partis dits de gouvernement comme Les Républicains ou le Parti socialiste n’arrivent toujours pas à se réimposer comme une force alternative possible pour demain.

Mais cela accréditerait-il la thèse du plafond de verre autour des 20-25% pour ce parti ?

Je ne crois pas. Regardez les résultats des élections régionales de 2015 où le Front national a fait plus de 27%. Suivant le leader du parti, la nature des enjeux ou bien le mode de scrutins, ce « plafond » pourra monter ou baisser.

Le troisième homme, François-Xavier Bellamy, est-il un réservoir de voix pour les deux formations en tête ?

C’est certain, son électorat les intéresse beaucoup. Des deux côtés, on cherche à emporter le maximum de voix des LR, et ce notamment en jouant sur l’idée d’un vote utile. La République en Marche a intérêt à conserver les électeurs de droite qui ont voté François Fillon au premier tour de la Présidentielle et qui se sont rabattus sur Emmanuel Macron au second. Le Rassemblement national a exactement le  même objectif.

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    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)

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