Un tour et puis s'en vont... mais où ?

Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, François Bayrou. Trois candidats qui, à 10 jours du 1er tour, ne semblent pas en situation d’être qualifiés pour le second tour. Mais 3 candidats qui vont néanmoins totalement déterminer le résultat du 22 avril, et qu’il faut scruter tout autant voire davantage que Nicolas Sarkozy et François Hollande.

François Bayrou tout d’abord. Le leader du Modem est en grande difficulté et pourrait être relégué à la 5ème place. Pire encore, il se bat actuellement pour conserver un score à deux chiffres avec des enquêtes actuelles qui le situent à 9,5% ou 10% des intentions de vote. Rarement on aura vu une telle distorsion entre une popularité parmi les plus élevées de toutes les personnalités politiques (56% de jugements favorables dans le baromètre Ipsos Le Point, à un point seulement du numéro 1, François Hollande) et le vote. De plus, pour 60% des Français, le projet de François Bayrou est « souhaitable », 32% considérant qu’il est « souhaitable et réaliste » et 28% « souhaitable mais pas réaliste ». Or, ces chiffres figurent parmi les meilleurs. En effet, avec 51% de « souhaitable », le projet de Nicolas Sarkozy est, par exemple, en retrait de 9 points par rapport à celui du leader du Modem et de 2 points sur le réalisme (30% contre 32%). Quand aussi bien l’homme que le projet suscite des niveaux élevés d’adhésion et que le vote ne suit pas, il faut en tirer la conclusion : c’est le positionnement adopté par François Bayrou qui constitue sa faille principale. On ne peut espérer renverser la table en luttant à la fois contre deux familles politiques fortement ancrées, la droite et la gauche, toutes deux incarnées par deux candidats crédibles. A fortiori quand le leader du PS est sur un positionnement de « gauche raisonnable » : cela ouvre un espace à Jean-Luc Mélenchon mais le ferme à François Bayrou. Si l’on y ajoute le sentiment donné de ne pas avoir une majorité politique évidente pour gouverner, mais une majorité à construire, et celui d’une faiblesse au niveau des personnalités et des équipes soutenant  François Bayrou, on comprend mieux l’apparent paradoxe entre la popularité et le vote. D’où également des matrices de reports de l’électorat Bayrou aujourd’hui équilibrées pour le second tour ou à peine plus favorables pour François Hollande. Les 10% d’électeurs potentiels actuels de François Bayrou constituent le cœur de l’électorat centriste et il n’y a pas de raison majeure que son tropisme bascule fortement en faveur de l’un ou l’autre des candidats de la gauche et de la droite.

Jean-Luc Mélenchon est incontestablement le phénomène de cette campagne électorale et le plus difficile à cerner quant à son point d’arrivée. En effet, il détient tous les attributs de la dynamique et en ce sens, pourrait parfaitement dépasser les 15%. Son projet apparaît souhaitable pour 54% des Français et il est perçu comme « souhaitable et réaliste » par 70% de ses propres électeurs potentiels.  Plus le niveau de diplôme des interviewés monte et plus le vote Mélenchon s’affirme, contrairement, par exemple, au vote FN. Le vote Mélenchon est ainsi davantage un vote de professions intermédiaires et de cadres que d’ouvriers, même si ces derniers ont commencé à la rejoindre. Il comporte néanmoins des fragilités. Ainsi, 49% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon indiquent en second choix François Hollande, tandis que 39% des électeurs de François Hollande indiquent, toujours en second choix, Jean-Luc Mélenchon. Le potentiel de baisse est donc plus élevé chez l’un que chez l’autre. De même, 27% des électeurs du leader du Font de Gauche déclarent que son projet, tout en étant souhaitable, n’est pas réaliste. Ils ne sont que 16% des électeurs de François Hollande à penser de même s’agissant du candidat du PS. Si vote utile il y a, il devrait donc profiter à François Hollande. Toutefois, rien ne dit que ce mécanisme jouera beaucoup, tant les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, au-delà de l’adhésion qu’ils portent à leur candidat, estiment que leur vote est utile pour influencer à gauche la ligne de François Hollande. Deux légitimités du vote utile s’affrontent donc et tant que François Hollande n’apparaît pas directement menacé par Nicolas Sarkozy, nul ne peut prédire ce qui se produira. Or, du niveau de Jean-Luc Mélenchon dépend aussi, partiellement, celui du bloc de gauche et plus encore, l’écart entre Nicolas Sarkozy et François Hollande. L’écart peut-être grand sans grandes conséquences pour François Hollande, si le bloc de gauche, actuellement autour de 45%, reste à ce niveau. Il peut également être modéré ou nul si François Hollande reprend un ou deux points à Jean-Luc Mélenchon. La symbolique et l’arithmétique du 1er tour dépendent donc en partie de la fluidité à gauche, du niveau du Front de Gauche et de sa réelle capacité ou non à pousser l’ensemble du bloc de gauche à la hausse.  Au second tour en revanche, les dynamiques semblent plus stables et les matrices de report des électeurs de Jean-Luc Mélenchon restent massivement favorables à François Hollande, autour de 80%.

Marine Le Pen enfin constitue la 3ème inconnue et l’autre clé du 1er tour. Actuellement à 15% environ dans les intentions de vote, elle reste difficile à appréhender. Les enquêtes on line, par questionnaires auto-administrés et sans l’interface d’un enquêteur, la situent plutôt à 16% ou 17%. Certaines enquêtes par téléphone à 13,5%. L’écart est donc important et la mesure difficile. Après avoir connu un réel tassement, elle semble, depuis les évènements de Toulouse, progresser, quel que soit le mode de recueil utilisé. Son niveau est déterminant pour Nicolas Sarkozy et donc également, pour l’écart qui pourrait le séparer de François Hollande. Sans un effondrement de Marine Le Pen à 13% ou moins, Nicolas Sarkozy devrait avoir du mal, sauf abstention différentielle marquée, à passer la barre des 31% et à créer une véritable dynamique pour le second tour. Enfin, les matrices de reports des électeurs de Marine Le Pen se sont améliorées pour le Président sortant et sont actuellement de l’ordre de 50% mais ce chiffre, conforme à ce qu’obtenait classiquement un candidat de la droite parlementaire, reste très en deçà des reports de 2007, plus proches de 65%.

Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont donc bien des cailloux dans la chaussure de Nicolas Sarkozy et de François Hollande et constituent la grande inconnue de ce 1er tour, toujours marqué par une volatilité extrême au sein des familles politiques. François Bayrou quant à lui joue non seulement son avenir politique mais aussi, celui d’une famille qui voudrait s’affranchir du clivage gauche-droite. Le 22 avril sera donc porteur, n’en doutons pas, d’enseignements lourds pour l’avenir et pas seulement pour le second tour.    

Auteur(s)

  • Brice Teinturier
    Brice Teinturier
    Directeur Général Délégué, Ipsos bva (@BriceTeinturier)

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