Les salariés sont de plus en plus inquiets
Alors que l’horizon économique se dégage, les salariés – tout particulièrement ceux du secteur public – développent une opinion de plus en plus critique à l’égard de leur entreprise, selon la dernière vague de l’Observatoire du Monde du Travail.
Etonnant constat que celui d’une période où les Français voient leur avenir économique avec un optimisme renouvelé et où parallèlement, enquête après enquête, les salariés, particulièrement ceux du secteur public, expriment une opinion de plus en plus critique à l’égard du contexte social. Il est utile, une fois ce constat posé, de s’interroger sur la nature du phénomène. S’agit-il de la mise au goût du jour d’un vieux débat sur le partage de la richesse dans l’entreprise, ou au contraire peut-on déceler des signes tangibles d’apparition de nouvelles formes de mécontentement propres à la population salariée ? Les salariés français quitteraient-ils leur costume de consommateur en rejoignant leur entreprise, les conduisant alors à formuler des jugements plus critiques à la seule évocation du fonctionnement de leur univers professionnel ? Les résultats de la dernière vague de l’Observatoire du Monde du Travail réalisée en février dernier, mettent une nouvelle fois en évidence ce déphasage.
Ils mettent tout d’abord en évidence des tensions sociales accrues. Le jugement sur le climat interne, le pronostic de conflit et le potentiel de mobilisation sociale connaissent en ce début d’année des évolutions opposées à celles des indicateurs de confiance personnelle. Depuis le lancement de l’Observatoire Ipsos en septembre 1996, la proportion de salariés décrivant de manière négative le climat social dans leur entreprise n’a jamais été aussi élevée. La nouveauté du phénomène est dans sa capacité de diffusion des tensions, ou de leur appréhension, dans l’entreprise : les salariés des catégories socioprofessionnelles supérieures rejoignent progressivement, dans leur jugement, les catégories les moins favorisées. Le pronostic de conflit est également à son plus haut niveau depuis octobre 1996. 44% des salariés interrogés pronostiquent un conflit dans leur entreprise dans les mois qui viennent.
Même si elle reste très en retrait par rapport à celle enregistrée au sein du secteur public, c’est dans le secteur privé et tout particulièrement dans l’industrie que la progression des tensions est la plus spectaculaire. Parallèlement, le potentiel de mobilisation en cas de conflit confirme ce phénomène de diffusion du mécontentement : près d’un cadre supérieur sur deux se dit tenté par une mobilisation sociale, soit une hausse de 10 points en quinze mois. Parmi les salariés du secteur public, les signes de combativité des salariés de l’Etat sont multiples et atteignent dans leur intensité des niveaux proches de ceux des années 1995 et 1996.
Il reste que le contexte économique et social a changé. La confiance personnelle est restaurée mais la difficulté croissante des organisations à analyser les changements et les mutations en cours, expliquent en bonne partie ces attitudes combatives. L’évocation des grands chantiers du moment éclaire les raisons des difficultés propres que vivent certaines catégories de salariés. La mise en place des 35 heures est toujours source d’interrogation. Près d’un an et demi après son déclenchement, le débat sur la RTT continue à laisser indifférent ou distant près d’un salarié sur deux, et encore un peu plus au sein du secteur public. La multiplication de signatures de grands accords d’entreprise n’a pour l’instant pas suffit pour rassurer les salariés du secteur privé : ils sont à nouveau une majorité à penser qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner à l’instauration des 35 heures dans leur entreprise. Les conséquences sur les salaires restent l’interrogation principale dans ce domaine.
Les préoccupations des salariés, au delà du temps de travail, se concentrent sur les changements majeurs que vivent aujourd’hui toutes les entreprises : fusion, acquisition, concentration etc…Tous ces mouvements qui touchent aux structures des entreprises françaises ont des incidences immédiates sur les inquiétudes des salariés en ce qui concerne leur emploi : fondé sur une crainte personnelle pour son emploi dans le secteur privé, ce sentiment est doublé d’une impression de blocage des parcours professionnels dans les entreprises publiques, auquel s’ajoute pour les salariés de ces mêmes entreprises le sentiment de pâtir d’une mauvaise image auprès du public. Ces trois éléments s’imbriquent pour placer les entreprises publiques dans une situation de risque social fort pour les mois qui viennent.