Les Français sont-ils altruistes ?

A l’occasion de la Journée de la gentillesse, lancée en 2009 par le magazine Psychologies, Ipsos a sondé les Français sur leur altruisme. Des résultats étonnants, qui montrent que les Français sont très fortement attachés, à titre personnel, aux valeurs de gentillesse et de générosité, tout en étant lucides sur la faible propension des êtres humains à aider leur prochain.

Auteur(s)

  • Etienne Mercier Directeur Opinion et Santé - Public Affairs
  • Alice Tétaz Directrice d'études, Public Affairs
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LES CONTOURS DE LA SOLIDARITÉ SERAIENT-ILS EN TRAIN D’ÉVOLUER ?

Année après année, les Français ne cessent de s’enfoncer dans une crise de confiance généralisée. Leur pessimisme concernant l’avenir du pays mais aussi leur propre avenir n’a jamais été aussi fort depuis ces dix dernières années. Ils ont une vision particulièrement sombre de l’être humain, considérant très majoritairement qu’il est par nature égoïste (77%), une minorité seule considérant qu’il est plutôt altruiste, tourné vers les autres (23%). Très pessimistes quant à la nature humaine, les Français se replient sur eux-mêmes. Certes, ils avouent très majoritairement qu’il leur arrive d’aider leurs proches, famille ou amis (92% dont 60% disent « souvent ») et leur entourage comme leurs collègues et leurs connaissances (74%). En revanche, lorsqu’il s’agit d’inconnus que l’on croise dans la rue ou de personnes que l’on aide en donnant ou en s’impliquant dans des associations, leur capacité à venir en aide aux autres se restreint (respectivement seulement 34% et 32% disent qu’il leur arrive de le faire souvent ou parfois). Autre indicateur préoccupant, une part non négligeable de la population avoue que certains critères diminuent leur envie d’aider : quand la personne est d’une nationalité différente de la leur (20%, soit 1 personne sur 5) ou quand ils l’ont déjà aidée par le passé (26% - plus d’1 personne sur 4). Seul le grand âge renforce leur envie de donner du temps pour quelqu’un (54%). 
Malgré leur très fort pessimisme, le sentiment qu’ils n’en font pas assez pour aider les autres est très majoritaire : seuls 31% des Français considèrent aujourd’hui qu’ils en font suffisamment. A contrario, plus d’un tiers d’entre eux se remet en question en avouant qu’ils pourraient en faire plus mais ne savent pas comment faire (35%). La peur de l’autre est alors un des freins quand il s’agit de venir en aide à ceux qui en ont besoin. Cette crainte est à la fois physique et psychologique : 27% des Français reconnaissent qu’ils ont parfois peur des personnes qui pourraient avoir besoin de leur aide (des SDF, des personnes qui mendient) ou des problèmes auxquels ils pourraient être exposés en voulant aider (vols, violences), et 1 sur 4 craint de prendre trop à cœur les problèmes de la personne aidée et que cela lui fasse du mal. Plus qu’un défaut d’altruisme, c’est alors la volonté de se protéger qui pousserait à se replier sur soi-même et à ne pas aider. 

GÉNÉROSITÉ : LE CODE A CHANGÉ, ON N’AIDE PAS PAR DEVOIR OU PARCE QU’ON A MAUVAISE CONSCIENCE MAIS POUR SE SENTIR UTILE

Les Français n’aident pas ou plus leur prochain parce qu’ils ont mauvaise conscience (cité par seulement 13%), parce que la détresse des autres leur est insupportable (25%) ou même parce qu’ils estiment que c’est leur devoir, mais d’abord et avant tout selon une logique rationnelle, parce qu’ils pensent être utiles (61%). Si on va vers celui qui a besoin de nous, c’est d’abord et avant tout en cherchant à être efficace. La morale et le devoir ne sont pas/plus aujourd’hui les principaux moteurs de l’altruisme, même chez les personnes âgées. C’est d’ailleurs en partie la recherche de ce sentiment d’utilité « directement ressenti » qui explique probablement pour beaucoup l’explosion des sites internet de solidarité collaborative. Les nouvelles technologies sont en partie en train de modifier la donne en permettant à de plus en plus d’individus d’agir directement via internet et les réseaux sociaux auprès des personnes qui en ont besoin. Derrière ce sentiment d’utilité, il y a aussi en filigrane le besoin d’échange avec celui à qui l’on donne. C’est l’une des autres bonnes nouvelles qu’apporte ce sondage : les Français n’aident pas l’autre parce qu’ils le doivent, ou parce qu’ils culpabilisent, mais parce que cela leur apporte quelque chose. Mais quoi ?

L’ÉCHANGE EST LE PILIER CENTRAL DE LEUR ALTRUISME

Les Français aident aujourd’hui par intérêt. Lorsqu’ils vont vers ceux qui sont dans la souffrance, ils disent ressentir d’abord et avant tout de « l’intérêt parce que leurs échanges avec ces personnes sont souvent intéressants ». Il y a dans l’action altruiste, quelque chose qui relève d’abord et avant tout de la construction personnelle et qui montre à quel point leur gentillesse s’inscrit dans la possibilité d’un gain via l’échange, quelle que soit la nature de ce dernier. Il s’agit pour eux d’aider l’autre et de gagner quelque chose en le rencontrant dans sa réalité et sa complexité et pas seulement de nourrir son ego simplement en réalisant de bonnes actions. En cela, les réponses des Français sont surprenantes et particulièrement intéressantes. 
En apportant leur assistance, ils souhaitent s’enrichir grâce à l’autre. L’altruisme croît d’abord et avant tout sur le terreau de l’échange, voire peut-être d’un rapport en partie égalitaire (‘je te donne mais j’apprends de toi’) construit sur une certaine forme d’authenticité (‘être utile pour toi’). Une enquête Ipsos réalisée pour le magazine Notre Temps sur le sujet des solidarités intergénérationnelles a ainsi montré que si les Français estimaient qu’il fallait développer les liens entre les générations, c’est avant tout car ils considéraient  qu’elles ont beaucoup à apprendre les unes des autres (58%) et parce qu’il est important que les plus âgés transmettent leur savoir et leur connaissance aux plus jeunes (46%), loin devant la prévention de l’isolement et la solitude des plus âgés (38%). L’échange, encore l’échange. Plus globalement, une autre enquête réalisée par Ipsos a montré à quel point on est en train de modifier les contours mêmes de la solidarité (Observatoire Ipsos Crédit Agricole Assurances des attitudes sur l’essor de la consommation collaborative – 2015). Ainsi, aujourd’hui, une majorité de Français considère que faire des échanges de service (87%), proposer aux gens de les covoiturer en échange d’une petite participation aux frais (81%) ou même prêter de l’argent via un site de financement participatif en percevant des intérêts (51%) relève de la solidarité. L’échange, c’est de la solidarité.

POUR LES FRANÇAIS, AIDER LES AUTRES RESTE AUSSI UN MOYEN EFFICACE DE S’AIDER SOI-MÊME

Aider l’autre, c’est aussi pour beaucoup ressentir de « la fierté, le sentiment de faire quelque chose de bien » (40%) mais aussi de « la force, parce que cela donne encore plus de sens à sa vie » (37%). Pour ceux qui aident, l’altruisme, est donc une forme de « shoot » de sensations positives. Les conséquences négatives de l’entraide, même si elles sont indéniables, sont quant à elles beaucoup moins ressenties, que ce soit l’abattement (seulement 29% disent l’éprouver), la fatigue et la culpabilité (19%) ou encore le stress (17%). Aucun de ces sentiments négatifs ne rivalise avec les émotions positives éprouvées chaque fois que l’on aide. 

LES FEMMES SONT-ELLES PLUS ALTRUISTES QUE LES HOMMES ?

Tout au long de l’enquête, les femmes affichent une capacité bien plus forte à admettre ressentir des émotions au moment où elles aident des personnes qui en ont besoin. On peut certes considérer que bien des hommes, parce que ce serait une offense à leur virilité, n’osent pas avouer à quel point le fait d’aider l’autre peut les émouvoir. Il n’en demeure pas moins vrai que cette différence de ressenti est indéniable. Elles disent plus souvent éprouver l’intérêt qu’il y a pour elles à aider une personne dans le besoin (47% contre 44% pour les hommes), la fierté de faire quelque chose de bien (43% contre 38%) et la force que cela leur donne (41% contre 33%). Dans le même temps, elles avouent plus souvent que ces situations de confrontation à la détresse les perturbent : elles éprouvent plus fréquemment que les hommes de l’abattement (32% contre 25%), de la fatigue (21% contre 18%), de la culpabilité (22% contre 16%) ou du stress (20% contre 15%). Dans le même temps, elles se disent aussi plus fréquemment gentilles (95% contre 85% des hommes), attentionnée (94% contre 85%) ou encore à l’écoute des autres (94% contre 81%). Là encore, il est probable que les hommes éprouvent plus fréquemment une certaine « pudeur » masculine à avouer être altruiste. L’enquête pose la question : à partir du moment où l’on avoue plus facilement être à l’écoute de l’autre et être davantage touché face à sa détresse, n’en devient-on pas plus capable d’empathie et d’action ?

Auteur(s)

  • Etienne Mercier Directeur Opinion et Santé - Public Affairs
  • Alice Tétaz Directrice d'études, Public Affairs

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