Opinions sur la guerre, guerre des opinions

Avec la globalisation économique croissante et la suprématie des Etats-Unis, seule "hyper-puissance" mondiale, les citoyens du monde vont exercer une pression toujours plus forte afin que leurs institutions politiques s’alignent sur les nouvelles réalités économiques et militaires. Une analyse de Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos France, et Darrell Bricker, président d’Ipsos Public Affairs, la division nord-américaine d’Ipsos dédiée aux études d’opinion publique.

Auteur(s)

  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
  • Darrell Bricker
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Un des événements géopolitiques majeurs du 20e siècle fut certainement la Conférence de Paris pour la Paix en 1919, qui aboutit au controversé Traité de Versailles. Pour Margaret MacMillan, auteur de Paris 1919, les six premiers mois de cette année-là furent réellement « six mois qui changèrent le monde ». Cependant, en dépit de son talent, il manqua à son analyse un pan entier de la réalité de l’époque : l’opinion publique.

Que pensaient vraiment les peuples du monde – et singulièrement ceux des pays concernés – des décisions prises à Paris ? Margaret MacMillan en est réduite à analyser les dépêches diplomatiques et les reportages dans la presse de l’époque, ainsi qu’à décoder les manifestations et les résultats des élections comme autant d’expressions de la vox populi.

Les historiens de demain n’auront pas les mêmes difficultés pour connaître l’opinion de nos contemporains. En effet, les spécialistes de l’opinion publique s’emploient à mesurer et enregistrer des données fiables sur ce que nous pensons des grands sujets de notre temps.

Qu’enseigneront nos sondages aux historiens sur l’opinion et la guerre en Irak ? Au printemps 2003, à la veille de la guerre, Ipsos a consacré son enquête réalisée chaque trimestre sur l’opinion publique mondiale à ce sujet ‘Les puissances mondiales face à la guerre’. L’enquête a été effectuée en neuf jours, dans neuf pays, auprès de 9 000 personnes. Les neuf pays en question, que nous appelons les « Neuf puissances », correspondent aux nations du G7 : Etats-Unis, Italie, Canada, Royaume-Uni, France,Allemagne et Japon, plus la Russie et l’Espagne.

Ensemble, ils font partie des pays les plus riches du monde, les plus puissants militairement et les plus influents au plan politique. Ils pèsent près de 70 % de l’économie mondiale et jouent un rôle stratégique dans les processus de mondialisation, d’expansion du commerce international et du développement de la consommation. Mais il est un autre élément déterminant qui caractérise ces pays : parce que ce sont des états démocratiques, l’opinion des citoyens façonne les positions et les engagements de leurs exécutifs.

Que pensaient les citoyens des Neuf Puissances à la veille de la guerre ? Notre enquête montre que, pour ce qui est de l’opinion publique, les Etats-Unis étaient isolés. Le président Bush traduisait peut-être l’opinion d’une majorité d’Américains (61 % d’entre eux pensaient que Saddam Hussein devait être destitué dès que possible, par la force si nécessaire) mais aucune des populations alliées traditionnelles que sont le Canada, la France ou le Royaume-Uni n’était de cet avis.

Lorsqu’il fut demandé aux personnes interrogées de ces quatre pays de choisir entre destituer Saddam Hussein dès que possible ou prolonger l’inspection de l’ONU d’au moins quatre mois, la majorité au Canada (53 %), au Royaume- Uni (55 %) et en France (66 %) choisit la prolongation des inspections de l’ONU plutôt que la destitution immédiate de Saddam Hussein par la force. En revanche, aux Etats-Unis, seulement un tiers (33 %) des Américains étaient favorables à la poursuite des inspections.

Nous avons également demandé dans chacun des neuf pays si la politique étrangère de leur gouvernement devait se rapprocher de celle des Etats-Unis ou s’en éloigner (aux Etats-Unis, il a été demandé si la politique des autres pays devait se rapprocher ou s’éloigner de celle des Etats-Unis).

Si la majorité des Américains (76 %) pensaient que la politique étrangère des autres gouvernements devait, à l’avenir, se rapprocher de celle des Etats-Unis (ils n’étaient que 15 % à penser le contraire), cette opinion était loin d’être partagée par les citoyens des huit autres pays.

Dans cinq de ces huit pays, la majorité des citoyens souhaitaient nettement que leur gouvernement s’éloigne des Etats- Unis, tandis que, dans les trois autres pays, l’opinion était soit divisée de façon égale soit penchait pour une plus grande distance à l’égard des Etats-Unis. C’est en France, au Japon, en Espagne, au Canada et au Royaume-Uni que cette tendance était la plus prononcée. Les Allemands étaient divisés sur ce point mais plutôt favorables à un rapprochement, tandis que les Italiens et les Russes étaient divisés mais plutôt favorables à un éloignement de la position américaine.

Après le déclenchement des hostilités en Irak, Ipsos a réalisé une nouvelle vague d’enquête. Les résultats ont montré que, dans tous les pays, une forte majorité (y compris 50 % des Américains) pense que « aucun pays ni aucune organisation mondiale ne peut empêcher les Etats- Unis de faire ce qu’ils veulent aujourd’hui ». En outre, dans tous ces pays, une forte majorité (45 % aux Etats-Unis) convient que « nous avons besoin d’une nouvelle organisation internationale qui fasse contrepoids à la puissance croissante des Etats-Unis dans le monde ».

Ensemble, ces données montrent que si les Etats-Unis ont remporté la guerre sur le terrain en Irak, ils ont visiblement perdu la bataille la plus importante, celle des coeurs et de l’opinion, dans huit des neuf puissances. Au lieu de se rallier aux vainqueurs, les opinions de ces huit pays redoutent ce que la puissance impressionnante des Etats-Unis représente aujourd’hui dans les affaires mondiales.

Que cela signifie-t-il et où cela nous mène-t-il ? Voici quelques points de réflexion pour l’avenir :

  • Sommes-nous à la veille d’événements aussi importants pour nous que ceux de 1919 le furent pour le 20e siècle ? Il est évident qu’il eût été pour la « Coalition » beaucoup moins aisé d’engager la seconde Guerre du Golfe au temps de la Guerre Froide compte-tenu des dispositifs de sécurité qui prévalaient alors. La chute du mur de Berlin et le démantèlement de l’Union soviétique qui s’ensuivit mirent fin à l’ancien équilibre des forces. Les Etats-Unis dominent actuellement le monde, uniquement retenus en cela par les limites qu’ils se fixent à eux-mêmes. Des limites qui tiennent au désir des Américains de bien faire les choses, et d’être perçus comme tels. En d’autres termes, le meilleur frein à la toute-puissance du colosse américain sera l’opinion publique.
  • En dépit du mouvement d’opinion négatif, les Etats-Unis et la Coalition ont fini par attaquer l’Irak. Le Gouvernement américain n’a certes pas ménagé sa peine pour susciter, en dehors de ses frontières, une opinion publique favorable à la guerre. Pour preuve, sa collaboration avec l’inspection de l’ONU et un processus de délibération plus long qu’il ne l’aurait voulu (pour démontrer sa volonté de respecter les règles), ainsi qu’un effort concerté pour prouver que l’Irak possédait des armes de destruction massive (afin d’établir le motif ). Pourquoi les Etats-Unis ont-ils fait cela ? Certainement pas pour rallier le soutien des Américains. C’était inutile ; les allusions au 11 septembre étaient suite page suivante D’accord Ne sait pas Pas d’accord beaucoup plus efficaces. Notre hypothèse est que le gouvernement des Etats-Unis s’efforçait de gérer cette nouvelle force que représente l’opinion publique mondiale. Aujourd’hui, comme le montre notre enquête effectuée après la guerre, le gouvernement américain a visiblement échoué dans ce domaine. Mais, tout dans son comportement nous indique que l’opinion publique internationale est aujourd’hui une variable qui influence et sa réflexion et ses actes.
  • Un nouveau pouvoir a fait irruption sur la scène internationale : l’opinion publique mondiale. Nous savons aujourd’hui la mesurer (à l’exception de réserves non négligeables dont nous parlerons plus loin) et comprendre ses conséquences, du moins à l’échelon national. Mais ces conséquences nationales sont-elles réellement importantes ? Pour l’instant oui, puisqu’il n’est possible de voter que pour ou contre un gouvernement national (laissons pour l’instant de côté l’Union européenne). Mais, avec la globalisation économique croissante et la suprématie des Etats-Unis, seule « hyper-puissance » mondiale, les citoyens du monde vont exercer une pression toujours plus forte pour que leurs institutions politiques s’alignent sur les nouvelles réalités économiques et militaires.Allonsnous voir l’émergence de nouvelles institutions politiques mondiales élues, représentatives et responsables ? C’est ce que devrait réclamer tôt ou tard l’opinion mondiale.
  • Tenir compte de l’opinion publique mondiale et l’influencer sont deux choses différentes. Le gouvernement Bush aura du mal à surmonter le ressentiment à l’égard de l’unilatéralisme militaire américain ou à dissuader ceux qui réclament une puissance militaire de contrepoids. Quand Ipsos a demandé quelle influence les Etats-Unis exerçaient sur les affaires mondiales actuelles, entre 66 % et 75 % des interviewés ont qualifié cette influence de « forte ».

Résultats que Bill Schneider, analyste de CNN, commentait de la façon suivante :

Le monde a-t-il besoin d’une nouvelle organisation internationale pour faire contrepoids au pouvoir des Etats-Unis ? Certainement, répondent deux tiers des habitants du monde entier. Près de la moitié des Américains sont d’accord. Les Européens sont frustrés. Prenons les Français. Plus de 70 % pensent que les Etats- Unis ont une forte influence sur les affaires mondiales.Seuls 12 % pensent que la France a une forte influence.Tant pis pour « la gloire ». Prenons les Russes. Plus de 70 % pensent que les Etats-Unis ont une forte influence sur les affaires mondiales. Seuls 14 % pensent que la Russie a une forte influence. Voilà une puissance tombée bien bas.

Une nouvelle organisation internationale qui ferait contrepoids à la puissance militaire et économique américaine permettrait aux citoyens des autres pays d’oublier leur rancune et leur peur face à la force militaire unilatérale américaine.

Mais entre-temps, Bush peut-il espérer communiquer avec les citoyens du monde et les convaincre que le monde se porte mieux, après tout, suite à l’intervention américaine en Irak ? Oui, c’est concevable, même en l’absence d’une nouvelle organisation internationale faisant contrepoids à la puissance des Etats-Unis. Mais seulement si l’opinion est convaincue que la poursuite américaine unilatérale des intérêts politiques américains est une bonne chose, parce qu’elle permet la destitution de personnages dangereux comme Saddam Hussein. Ce sera dur à faire avaler !

Le défi, pour le gouvernement Bush, est de convaincre les citoyens des autres nations d’analyser la situation en Irak de la même façon dont ils considèrent le rôle des Etats-Unis au plan économique. Autrement dit, en poursuivant leurs propres intérêts, les Etats-Unis pourraient rendre le monde meilleur. Ainsi, un consommateur peut éprouver un pincement au coeur lorsque, près de chez lui, un magasin américain remplace une enseigne locale ; mais ce même consommateur peut aussi trouver que le nouveau magasin offre un meilleur choix. Le monde se porte-t-il mieux parce que Saddam Hussein ne gouverne plus l’Irak ?

  • Pour l’heure, le concept d’opinion publique mondiale est associé aux seules démocraties libérales développées. Mais que pense véritablement l’homme de la rue dans le monde arabe ? Et en Chine ? Et que pensent ceux qui résident hors des grandes métropoles dans les pays en voie de développement ? L’identification de cette nouvelle opinion publique mondiale sera notre prochaine étape, ce qui suppose que soient réunis les conditions et moyens de réaliser des enquêtes représentatives parmi ces populations. Chaque nouvelle enquête est un progrès, mais il reste encore tellement à faire.
  • L’émergence d’une opinion publique « européenne » nous paraît être l’un des phénomènes les plus remarquables de cette guerre. S’agit-il d’une tendance émergente ou d’un événement ponctuel et circonstanciel ? Le facteur déterminant, ici, sera la façon dont les Etats-Unis participent aux affaires du monde. L’opposition à la domination des Etats- Unis peut encourager les Européens à privilégier leurs points de convergence et à laisser leurs divergences au second plan, pour présenter un front uni. L’émergence d’un tel front renforcerait le concept de « l’identité européenne ». Il s’agit là d’une tendance majeure à suivre à l’avenir.
  • Autre leçon de la guerre en Irak : l’opinion publique peut évoluer et se nourrir de la représentation qu’en fait les médias. La couverture médiatique a contribué à renforcer rapidement l’opposition à la guerre, notamment parmi les populations les plus sceptiques. En fait, plus la guerre se prolongeait, plus l’opposition se renforçait. Et les gouvernements opposés à la guerre ont trouvé encouragement et soutien en étant en phase avec leurs électeurs. A l’exception de l’Espagne où les sondages ont démontré l’immense impopularité du gouvernement dans son soutien à la guerre. Pourtant, lorsqu’au mois de mai les Espagnols ont été appelés aux urnes pour les élections locales, les candidats de l’opposition n’ont pas su capitaliser sur l’antipathie des électeurs. Finalement, le vieil adage est toujours valable : la politique est une affaire de proximité !

Ces analyses ont été publiées dans la dernière édition d'Ipsos Ideas, la newsletter internationale du groupe Ipsos

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  • Jean-François Doridot Directeur Général Public Affairs
  • Darrell Bricker

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